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15 avril 2019. Jean-Christophe Le Ny, dirigeant de la société de couverture familiale, est comme nous devant sa télé, sidéré, affecté, touché au cœur. L’incendie de Notre-Dame de Paris, ses toitures emportées par les flammes, la chute de la flèche en direct, résonnent en lui, le couvreur, fils de couvreur et petit-fils de couvreur, comme une déchirure. Alors que les pompiers sont en lutte, il pense déjà que l’entreprise pourrait apporter son savoir-faire afin de reconstruire ce joyau national admiré par le monde entier.
29 novembre 2024. Dernière visite de chantier avec le président de la République, les responsables religieux, et 1300 des deux mille compagnons qui ont participé à la résurrection de cet ouvrage médiéval majestueux et iconique… Adil El Mansouri, le directeur technique, et les compagnons de l’entreprise sont bien là. Fiers. Et surtout heureux. Car ce chantier mené à grande vitesse dans les règles de l’art, est, sera, le chantier de leur vie.
Jean-Christophe Le Ny : « Nous allons rester dans l’histoire »
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Comment parvient-on à imposer son entreprise dans un tel chantier auquel tous vos collègues souhaitaient sans doute participer ?
Dès que l’établissement public de Reconstruction de Notre-Dame a été créé sous l’autorité du général Jean-Louis Georgelin, et que les appels d’offres publics ont été lancés, nous y avons répondu avec un groupement de quatre entreprises. Il y avait trois lots pour la couverture : un lot pour le chœur, un pour la nef et un pour le transept et la flèche. Nous avons candidaté pour le troisième, et nous l’avons obtenu.
Comment s’est constitué le groupement ?
Nous avons réuni quatre entreprises, deux de la région parisienne et l’entreprise Le Bras Frères en Lorraine. Des confrères et des concurrents… Notre première décision dès que nous avons gagné l’appel d’offres, a été de louer ensemble un atelier près de Paris pour fabriquer ensemble les pièces au plus près du chantier, compte tenu des délais de planning très contraints.
Savez-vous pourquoi vous avez été choisis ?
Parce que nous avons le savoir-faire, mais aussi la capacité humaine à affronter un tel chantier. D’autres que nous possèdent le savoir-faire, mais ne disposent pas du nombre de compagnons nécessaires. Pendant deux ans, nous étions entre vingt et vingt-cinq entre l’atelier et la cathédrale. Et ici à Dardilly, deux ou trois personnes à temps plein. C’est tout de même près d’un quart de notre effectif. Il faut savoir que sur l’ensemble des lots, nous avons été jusqu‘à une centaine de couvreurs en même temps.
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Comment vous êtes-vous réparti les rôles au sein du groupement ?
Nous nous sommes réparti des zones d’intervention. Et aussi les études, parce qu’il y avait des prototypes à faire, des plans 3D, car la particularité de ce chantier est qu’il n’y avait plus rien après l’incendie. Nous avons travaillé sur des photos, des maquettes, des images de drones… en collaboration avec Philippe Villeneuve, Rémi Fromont- et Pascal Prunet, architectes en chef des Monuments Historiques. Le Ny a été chargée du transept Nord et de la partie basse de la flèche.
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Alors c’était quoi le job sur place ?
Notre travail a consisté à poser les planches en chêne sur les charpentes qui nous servent de support pour le plomb. La couverture de Notre-Dame est entièrement en plomb, un classique pour ce genre de monument car il résiste plus de deux cents ans. C’est du plomb français de récupération coulé sur sable – une technique artisanale très rare – qui nous a été livré par le Plomb Français en « tables » de 3,5 cm d’épaisseur. Nous en avons posé environ 400 m2, une partie des 450 tonnes de la toiture. Le plomb participe à la stabilité de l’ouvrage. C’est pourquoi il est utilisé sur les cathédrales.
Comment se fixent ces plaques de plomb ?
Par un système ancestral d’agrafage. Il y a des ourlets qui sont pris l’un dans l’autre, il y a des fixations mécaniques en tête de tables avec un méplat cuivre fixé par des vis inox, et deux pattes d’agrafes de maintien en partie basse des tables de plomb. Cela évite leur soulèvement. Tout se fait à la main.
Vous avez évoqué avoir participé à la couverture de la flèche ?
En atelier, nous avons commencé à fabriquer les éléments de la flèche sur des gabarits qui ont été conçus à l’aide d’un scan 3D, cela nous a permis d’avancer plus rapidement. Nous avons fabriqué le plomb pour le fut, les quadrilobes, les balustrades et les deux zones ajourées du 1er niveau. Tous ces éléments sont décoratifs. L’entreprise Le Bras, notre mandataire, s’est chargée des parties hautes de la flèche. Tout a été préparé à l’atelier sur des gabarits, emballé, livré et ajusté sur le chantier. Le plomb a l’avantage d’être malléable. L’art du couvreur est de faire en sorte que l’épaisseur de plomb reste uniforme malgré le travail de batte dessus. Nous avons aussi posé des petits et grands outeaux, des lucarnes, que les charpentiers nous livraient à l’atelier. Nous les recouvrions de plomb avant de les livrer sur le chantier.
A l’époque de la construction de la cathédrale les différents éléments étaient fabriqués sur le chantier...
C’est l’un des avantages de ce chantier. Il nous a permis de faire évoluer nos techniques. Nous travaillons toujours le plomb comme il y a 200 ans, mais la partie logistique, levage, emballage, transport, manutention aussi, n’est plus la même. Pour la manutention des plaques de plomb, nous avons utilisé des palans, des ventouses… Cela nous a permis d’améliorer encore plus nos modes opératoires ainsi que la pénibilité du travail. Une table de plomb pèse 60 kg, elle est longue et large, et puis là-haut, sur le toit de Notre Dame, ce n’est pas une autoroute…
Le plomb c’est dangereux à travailler, non ?
Le principal danger du plomb c’est son ingestion. Les compagnons portent des masques, des combinaisons, des gants et ils font l’objet d’un suivi médical renforcé, avec des prélèvements sanguins réguliers pour suivre le niveau de plombémie.
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Avec le recul, quel est votre sentiment sur cette aventure entrepreneuriale ?
Je dirais que c’est le chantier du siècle, et pour moi c’est le chantier d’une vie, c’est le chantier de ma vie puisque nous allons bientôt transmettre l’entreprise Le Ny à trois cadres de l’entreprise. Nous ne ferons donc pas mieux et je pense que nous allons rester dans l’histoire. Faire cela en deux ans, personne ne pensait que c’était possible… Toutes ces entreprises souvent concurrentes qui travaillent main dans la main, deux milles compagnons issus de toutes les sociétés de compagnonnages différentes qui œuvrent ensemble… Je ne veux pas nous jeter des fleurs, mais je pense qu’il n’y a pas grand monde qui aurait été capable de faire ce qu’on a fait. Nous avons été capable de travailler ensemble pour un projet commun, dans la fraternité. C’est un bel exemple, dont le monde politique pourrait s’inspirer.
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Vous allez afficher « a participé au chantier de Notre Dame » sur vos cartes de visite ?
Peut-être. Mais je retiens surtout le plaisir et la fierté. Avec mon frère Arnaud, nous avons pensé à notre père Alain, notre grand-père Pierre qui a installé le nom de Le Ny dans le monde de la couverture en 1933. Nous avons pensé à nos compagnons, à ce savoir-faire que nous transmettons puisque l’ADN de notre entreprise, c’est la transmission, l’apprentissage… Nous nous sommes tous réveillés chaque matin en pensant à Notre-Dame, nous avons rêvé Notre-Dame, nous avons déjeuné et diné en évoquant Notre-Dame, nous avons vécu avec elle pendant deux ans… C’était magnifique. J’espère maintenant qu’on ne va pas faire une dépression post-chantier.
À lire dans l’édition du 23 janvier 2025 du Journal du BTP
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